3/3 MM – Des larmes de sel

Par Kyarno & FrozgulNews

Helya

Journal de bord de Frozgul – 25 Avril 2017 – 55ème jour depuis la disparition.

Il y a des jours comme ça où on sent, où on sait, que la journée sera longue et difficile. Voilà 4 jours que mon enquête piétine. Depuis la découverte du corps de Tichondrius, toutes les pistes qu’il m’a été donné de suivre ont abouti à des impasses. Ce matin, c’est la boule au ventre et avec un mauvais sentiment que je décroche le téléphone entre deux gorgées de café.

Vu le ton de mon interlocuteur et les précautions avec lesquelles il m’annonce qu’on a trouvé un nouveau corps, je sais que celui-ci m’est particulièrement destiné. C’est le cadavre d’un ancien amour que je vais voir, comme les restes d’un beau rêve, d’une belle histoire qui aurait pu s’écrire autrement. Une étoile est tombée aujourd’hui, je vais la ramasser et une dernière fois lui rendre son éclat et sa beauté.

Parfois, en pénétrant dans mon bureau, j’ai l’impression de fouler les ruines d’une ancienne civilisation. Non à cause du désordre qui y règne ni des ouvrages et reliques qui s’y amoncellent, mais parce j’y vois les vestiges de l’être civilisé que j’étais jadis. Avant toute cette histoire, tous ces morts, toute cette souffrance et cette tristesse. Ce passé me hante, je ne peux pas l’oublier. J’essaye de le passer au second plan mais aujourd’hui, il ressortira à la une du journal. Chacun ira de son hypothèse, de son analyse. Je ne dois pas me laisser atteindre, je dois avancer. Il le faut. J’attrape mon calepin et mon chapeau, et je sors de l’appartement. […]

La vision est plus douloureuse encore que ce que j’avais anticipé. Elle ne rayonne plus comme l’astre que j’ai rencontré la première fois et qui a partagé ma vie jadis. Sa beauté, à peine entachée par les années, est ruinée par les stigmates de ce qu’il lui a fait endurer. Son visage, d’habitude si doux et paisible, si rempli de vie est aujourd’hui d’une pâleur lugubre. La peur, pleine et entière, a remplacé toutes ses expressions et la douleur a ridé ses traits, crispé ses chairs.

J’aurais du savoir, j’aurais dû agir. Il y a plusieurs mois déjà elle recevait les premières menaces. Nous avions vaguement gardé contact et, connaissant ma position, elle m’avait mis au courant. À l’époque, je ne pouvais pas me douter qu’il en était l’auteur et qu’il en serait l’exécuteur. Ni que son règne de cauchemar avait déjà commencé. Je froisse le dessin grotesque qu’elle avait trouvé dans la dernière lettre qu’il lui avait adressé.

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Le corps est dans un état de décomposition avancé. On remarque les signes évidents d’une noyade. Son corps boursoufflé, recouvert de vase et d’algues fait le bonheur des mollusques qui grouillent dans ses plaies béantes. Comme à mon habitude, je sors mon calepin pour y noter les principaux éléments de la scène de crime :
⦁ Sexe : féminin
⦁ Nom : Helya
⦁ Date du décès 22 février 2017. Évidemment, mon anniversaire …
⦁ Le mode opératoire est le même que ce à quoi il nous a habitué : le corps mutilé semble avoir servi à un genre de rituel macabre et une enveloppe est roulée dans sa bouche. Mais à ma grande surprise point de lettre de sa main. Pourquoi ce changement de mode opératoire, ce n’est pas son genre…
Helya
Des cris hystériques me sortent de ma torpeur. Ils semblent venir d’un attroupement de forces de police, dont je m’approche d’un pas déterminé. Un survivant. Un témoin qui aurait tout vu. Ainsi, il ne cherche même plus à se cacher, il se joue ouvertement de moi. Je vais l’interroger, je dois savoir. Pour l’enquête. Un peu pour moi, aussi.

Bonjour Monsieur, je suis l’inspecteur Frozgul, en charge de cette enquête. J’aurais quelques questions à vous poser sur ce qui s’est passé ici si vous le voulez bien. Je pense savoir qui a fait ça mais il me faudrait plus d’éléments sur le déroulement des événements pour voir s’il n’aurait pas laissé un indice crucial pour son arrestation.

Nooon ! Vous ne vous rendez pas compte de ce qu’il m’a fait subir et de combien il est vicieux. Il va revenir ! Si je parle, il va revenir. Il le saura, et il me le fera payer, comme cette malheureuse. Nooon, s’il vous plait, il ne doit pas me retrouver. IL NE DOIT PAS ME RETROUVER !

Allons, calmez-vous Monsieur. Vous serez mis sous protection policière jusqu’à l’arrestation de cet individu. Ne cédez pas à la peur, même si je suis bien placé pour savoir ce dont il est capable. J’ai besoin de vous pour l’empêcher de recommencer. J’ai besoin de vous pour arrêter ce massacre. Tenez, prenez une cigarette et racontez-moi tout. Vous pouvez me décliner votre identité ?

Vous… vous avez raison. Merci. Odin… je m’appelle Odin. C’est… c’était un mercredi… il était tard, peut-être 23h ou 23h30. Je lisais un article sur les nouvelles mesures d’équilibrage des classes… il y a eu ce bruit sourd dans l’escalier. Avant même que je puisse ouvrir la porte pour aller voir ce qu’il se passait, il était sur moi. Tout ce dont je me souviens après ça, c’est de m’être réveillé ligoté sur une chaise au bord de la mer. Ma gorge et mon T-shirt étaient trempés et mon œil me faisait mal. Une douleur insupportable, irréelle, comme si… *sanglots* il m’avait arraché l’œil, c’était mon sang qui trempais mon torse. Il m’avait déguisé avec… ce pagne orange et ce serre tête en forme de croissant… Cette fausse barbe rousse aussi. Pourquoi, pourquoi me déguiser ainsi ? Et mon œil ? Pourquoi la plage ? Je ne comprends pas. Je hurlais. De douleur, elle était atroce, de peur aussi. Vous savez, je croyais qu’il allait me tuer. Mais qu’il allait encore me faire souffrir avant. C’est …

Nous allons le coincer Odin. Je vous en donne ma parole. Et nous vous protégerons, n’ayez pas peur. Calmez-vous. Vous pouvez continuer ?

C’est… c’est là que j’ai vu la femme. Devant moi, allongée au bord de l’eau. Il l’avait recouverte d’algues. Elle était attachée, elle ne pouvait pas se débattre. Et il… oh mon dieu, il lui frappait le visage avec un poulpe.

Avec un quoi ?

Oui un poulpe… je revois les tentacules qui fouettaient son visage si pur à chacun de ses coups. Lui semblait fou, il jubilait et criait des mots sans logiques, sans signification. Je ne comprenais rien. « Bleu », « Orange », il hurlait, presque paniqué. « Tête de mort, maintenant ! », « Orbes », « Soak, vite ! ». Vous y comprenez quelque chose vous ? Parfois il levait la tête et me regardait, sans me voir. Oh mon dieu, vous auriez vu ses yeux… remplis de haine. Et de tristesse.

Ensuite… ensuite il apris un bateau en polystyrène, vous voyez… ceux sur lesquels on dispose les fruits de mer dans ces restaurants bon marché et il l’a plongé dans l’eau des vagues. Il… il lui arrosait le visage. Est-ce que j’ai rêvé ? Comment est-ce que ça pourrait être réel. C’est tellement absurde. Il lui arrosait le visage avec le bateau en polystyrène… un bateau. Puis il lui a pris la tête et l’a plongée dans l’eau. Je voyais son corps se tordre, se débattre. Ses mains essayaient en vain de se libérer de leurs étreintes, elle tapait des pieds. Je hurlais, je voulais qu’il détourne son attention. Je ne pouvais rien faire, je me sentais si impuissant, je me détestais de ne rien pouvoir faire et en même temps, la douleur de mon œil était trop grande… trop grande… mon oeil… mon dieu *sanglot*.

Merci Odin. Merci pour votre récit. Je vous promets que nous allons le coincer, et qu’il va payer pour votre œil, pour elle, pour les autres. Il va payer.

Le pauvre bougre croit avoir déliré. Mais il ne laisse rien au hasard. Son choix n’est pas anodin. C’est un message et il m’est adressé. J’en comprends la rhétorique et voilà ce qu’il dit : « Bientôt ton tour, Froz, bientôt tu les rejoindras tous. Mais avant j’écroulerai l’univers autour de toi. Tout ce que tu as connu, tous ceux que tu as approchés, il n’en restera rien. Puis ce sera ton tour. »

Le message est passé. Il veut jouer, alors je vais jouer aussi. Et je promets que je n’abandonnerai pas avant de pouvoir poser mes mains sur son cou. Je te retrouverai, et je te ferai payer tout ca. JE TE FERAI PAYER !

(Suite et fin au prochain épisode !)